Il parait que j’ai 30 ans (ou plus) et que donc c’est normal, mais, n’empêche, j’ai constaté ces derniers temps que je me rendais de plus en plus souvent dans les boutiques pour enfant. Fait notable : malgré mon manque d’attrait certain pour les jouets en plastique bruyants et colorés, les livres pas toujours joliment illustrés ou les pulls bleu marine marqués « p’tit mec, trop la classe » dans la largeur, oui, je le confesse, moi-même j’ai fait vendeuse de poussettes / fringues (hors de prix) pour femmes enceintes / conseillère en habillement pour

« oh, qu’il est mignon, il a quel âge ? ah oui il se porte bien dit-donc pour un si jeune bébé ! »

J’ai même vendu des biberons et des portes bébés.
J’étais globalement mauvaise.

J’ai toujours été une vendeuse médiocre. J’ai toujours détesté mettre en avant un produit face à quelqu’un pour potentiellement influencer ses choix. J’ai toujours eu du mal à vanter les caractéristiques de quelque chose à laquelle je ne crois pas particulièrement au premier abord.

Or, on ne va pas se mentir : il y a assez peu de choses qui m’enthousiasment dans les boutiques pour enfant.

Déjà rien n’est à ma taille.
Ensuite tout est souvent beaucoup trop coloré (c’est pour stimuler l’enfant, répondra une vendeuse devenue daltonienne à force de contempler sa vitrine jaune, rouge et verte). Beaucoup trop coloré ou beaucoup trop cher (parce que chez Jacadi, étrangement, on s’en fout de stimuler l’enfant, tout est beige et coute un demi-rein).

Très récemment, alors que j’en étais à mon 8ème cadeau de naissance de l’année, j’entrais donc dans une boutique comme il en existe des dizaines à Paris. Point de vêtement (si ce n’est des pyjamas ou enrobages pour dormir – la fameuse « turbulette » dont le nom m’a toujours semblé plus proche d’une position de Kamasutra que d’un sac de couchage taille 0-12 mois), mais des jouets, des langes, des peluches, des capes de sortie de bain ou des protèges carnet de santé. À peine avais-je fait quelques pas dans l’antre du bonheur des tous petits que la vendeuse s’est approchée de moi. Elle ne m’avait pas encore adressé la parole qu’elle savait déjà : « c’est pour un cadeau ? »

Était-ce mon air de trentenaire perdue en milieu inconnu qui m’a trahi ?  Ce n’est pas impossible.

Quoi qu’il en soit la machine était lancée. Ainsi, peu importe qu’il ne s’agisse pas (ici) de vêtir un enfant où que je lui ai répondu quelques secondes auparavant « oui, un cadeau de naissance », il fallait qu’elle sache, il fallait qu’elle catégorise, il fallait qu’elle me demande :

C’est pour un petit garçon ou une petite fille ?

C’est systématique, la question ne rate jamais.
C’est systématique, du plus profond de moi viens alors une irrépressible envie de répondre

Il vient de naitre, on peut attendre un peu avant de l’affubler de rose neuneu ou de bleu viril ?

que je ravale, dans un sourire, en disant « Un garçon / une fille, mais je cherche quelque chose d’assez neutre. » J’ai toujours été très intimidée par les vendeuses.

Ah, le neutre ! Belle idée malheureusement souvent sous-estimée dans l’étendue des choix.

Forte de mon expérience passée en matière de cadeau de naissance, ce jour-ci, j’ai opté pour le lange.
Les parents sont toujours RAVIS de ce grand bout de tissu parce que « trop bien, on n’en a jamais assez », les bébés ne semblent pas s’en plaindre, et je me dis que, tant qu’à faire de se trimballer avec un torchon sur son épaule toute la journée ou autre tissu pour couvrir / tenir chaud / protéger su soleil cette petite chose fragile encore pas très au fait de la réalité du monde, autant que ce soit joli.
Qui plus est, un lange, c’est en général bien fait : plus tu le laves, plus il s’adoucit. Or, s’il y a bien un truc que je sais, c’est que tout ce qui est en contact avec un nouveau né se voit lavé TRÈS (mais bizarrement jamais assez) souvent.

Me voici donc devant le rayon des langes. Je jette mon dévolu sur un motif étoiles dorées / cuivrées avec potentiel de vieillir joliment quand ma copine vendeuse m’a mis le doute : « Ils sont jolis, on vient de les recevoir, c’est le modèle carré. À côté vous avez les grands ».

Le doute.
L’impossible doute.
C’est quoi grand ? C’est quoi le modèle carré ? C’est quoi la différence ? Et surtout, surtout, pourquoi cet irrépressible sentiment que « grand » c’est mieux pour protéger le parent / l’enfant (c’est selon) alors que les motifs disponibles en « grand » modèle sont soit rose neuneu soit bleu viril ?
Pourquoi pas de neutre en « grand » ?

Pourquoi ?

Bon gré mal gré, la vendeuse consciente de ne pas réaliser avec moi la vente du siècle ET, par ailleurs, de ne pas capitaliser sur l’avenir vu mon manque certain d’emballement face aux autres objets proposés (ce MAGNIFIQUE protège carnet de santé cousu à la main avec un hérisson en laine dessus. « Non ? » – Bah non), s’est néanmoins décidée à déplier les langes pour me donner une idée plus précise du problème qui m’était posé. Force est de constater qu’il allait me falloir choisir le « grand » modèle, et donc, un camp : rose neuneu ou bleu viril..!

Au final la maman m’a chaleureusement remerciée pour l’aspect pratique de ce cadeau de naissance. A-t-elle même remarqué que la couleur dominante est le bleu et qu’à côté des étoiles, ce sont des hiboux…

Ou, s’il s’agit de se poser des questions importantes, sont-ce des chouettes ?

Finalement, je n’ai jamais vraiment fait la différence.

xxx

Photo : Nicolas Buffler