Mercredi soir, il fait nuit sur Paris (Il est à peine 18h00…), mon iPod tourne à bloc et mon pas est décidé, je remonte la rue de Bourgogne dans le plus huppé des quartiers parisiens, le septième.

Je ne l’ai pas vue venir malgré son manteau rose fuchsia et son bonnet noir en petite moumoute, il faut dire que, Fleur, elle dépassait à peine mon nombril du haut de ses 7 (8, 9 ?) ans. Reste que, en quelques secondes, elle était là, en face de moi :

« Excusez moi, s’il vous plait, je dois retrouver ma mère à l’arrêt de bus Bourgogne et je suis perdue » (sanglot au coin des lèvres et lunettes embrumées)

Bien, bien bien… Tout va bien…

Je ne suis absolument pas du quartier et encore moins une adepte des transports en commun en général. Alors si autant j’étais a peu près certaine qu’on était bien rue de Bourgogne, les arrêts de bus, je n’avais aucune idée de leur localisation. J’ai regardé bêtement autour de moi des fois que, moi, l’adulte, j’aurais pu voir un arrêt que la mini puce en face de moi n’aurait pas perçu de ses petits yeux. Bien sûr il n’y avait rien… Alors j’ai joué la carte de la nouvelle technologie…

Moment confession : je n’en suis pas très fière mais, au moment de sortir mon téléphone intelligent et son application Citymapper pour 1. nous localiser et 2. trouver les arrêts de bus aux alentours, ma première pensée a été :

C’est un piège.
En fait elle bosse pour un gang, le gang du 7.
Je vais sortir mon phone et « ils » vont venir me le dérober.

Fleur, elle, elle me regardait pleine d’espoir et d’angoisse à l’idée de demander son chemin à une inconnue, tremblant de froid dans sa doudoune rose.
Ma parano va très bien. Merci.

Il m’a fallut quelques minutes pour situer sur une carte les arrêts de bus qui nous intéressaient et les lui montrer (en tenant fermement mon téléphone de mes deux mains parce que bon, on ne sait jamais). Elle a alors repris sa voix très assurée en me disant « D’accord donc là je vais au bout de la rue et… euh » – « Non je pense qu’il faut aller dans cette direction et ça devrait être la prochaine à droite » – « D’accord » (dit dans un sanglot péniblement ravalé) – « Tu veux que je vienne avec toi ? » – « Oui je veux bien… »

Malgré la petite voix interne qui me criait « c’est un piège, c’est un piège, on ne peut pas être aussi mignonne ET perdue dans une si grande ville à 7 ans, c’est un piège ! », j’ai pris mon courage à deux mains et nous sommes parties en sens inverse de ma direction première (#SensDuDévouement) pour trouver l’arrêt de bus.
Ma bravoure n’a d’égale que ma parano. Merci.

Le long de ces quelques 5 ou 6 minutes de marche, j’ai appris que ma petite demoiselle en Fuchsia s’appelait Fleur, que sa maman était chez la Psy (j’ai gardé pour moi un « ah mais trop drôle, j’en sors justement » certainement peu approprié). Je sentais l’angoisse dans sa voix, les sanglots, les yeux humides. Bien que toujours un peu méfiante (on ne m’a pas comme ça, moi), je me suis prise de sympathie pour cette gamine qui, habituée à prendre la ligne 69 devait retrouver sa maman et qui est descendue 2 arrêts trop tard, arpentant ainsi les rues du 7ème dans la nuit, tremblante dans sa doudoune rose. Nous sommes arrivées devant l’arrêt, je lui ai demandé si c’était bien là, le lieu du rendez-vous, elle m’a dit « Oui. Ça vous ennuie d’appeler ma maman ? »

Pas folle la guêpe je ne lui ai pas tendu mon téléphone comme ça. Non non. Elle connaissait le numéro par cœur, elle me l’a donné, je suis tombée sur répondeur.

« Répondeur, que j’ai dit comme ça, du ton détaché de la meuf globalement plus habituée aux répondeurs qu’aux réponses directes.
– Oh non ! Mais ça fait deux fois ! a ajouté Fleur sans plus pouvoir retenir ses larmes. Où est-ce qu’elle est ? »

C’est à ce moment là que j’ai fait tomber mes dernières barrières en regardant Fleur dans les yeux… et en sentant vibrer mon portable…
« Ah, attends, elle me rappelle. Oui ?
– Oui bonjour…
– Oui, bonjour madame, voilà, je crois que j’ai votre fille avec moi.
– Mais elle est où ?
– À l’arrêt de bus Bourgogne.
– J’arrive, j’arrive !
– Pas de soucis, je reste avec elle ».

Aurais-je pu tendre mon téléphone à Fleur pour qu’elle entende la voix de sa maman ? C’est possible…

Quoi qu’il en soit, Fleur et moi, là, sur le bord de la route avons attendu patiemment, 5 bonnes minutes. C’est un peu long quand la seule question qui vous vient c’est « et tu habites où ? » et que la réponse n’a aucun sens : « Saint Alice de la Seine » (ou quelque chose du genre – jamais réussi à savoir si c’était une rue ou un quartier de Paris, ou encore une de ces villes de banlieue aux noms fleuris). Je lui ai dit plusieurs fois de ne pas s’inquiéter, que sa maman arrivait et que DE TOUTE FAÇON je resterais près d’elle jusqu’à ce qu’elle arrive. Ce dernier point semblait lui faire ravaler ses quelques larmes (comme quoi), en tous cas elle ne laissait pas transparaitre plus que ça son angoisse.

C’est lorsque sa maman est arrivée que je l’ai pleinement mesurée. Au loin j’ai aperçu une petite dame courir vers nous. Il a fallut quelques secondes de plus à Fleur pour la voir. De là, ni une ni deux, elle était partie dans une course folle qui ne devait s’arrêter que dans ses bras. Derrière je marchais vers elles. Fleur laissait sortir tous les sanglots retenus depuis de bien trop longues minutes pour ses 7 ans quand je suis arrivée à leur niveau. Toutes deux m’ont remerciée de nombreuses fois.

« Ça va aller ? ai-je demandé pour conclure
– Oui oui, merci encore, merci. On va aller se calmer un peu là, ça va aller »

À aucun moment Fleur n’a été en danger avec moi. En tous cas moi je le sais. (Moi, en revanche, bon…)
Elle n’en savait rien en me choisissant sur ce trottoir, sa maman encore moins en m’entendant au téléphone.
J’ai repris mon chemin et laissé la mini puce en doudoune rose avec sa maman, là, aux abords de la rue de Bourgogne et près d’un arrêt de bus qui sait se cacher des regards, dans une étreinte larmoyante que seule une fille peut donner à sa mère qui la sert si fort.

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé, dit l’adage (et Lamartine).
J’en aurais presque chialé, dit-donc, de voir cet amour et ces repères là, déborder de cette façon là.

xxx