En mars 2014 est sorti le livre de Léa Frédeval : Les Affamés – Chroniques d’une jeunesse qui ne lâche rien. J’en avais entendu parlé en zappant sur l’interview de la demoiselle dans 7 à 8 sur TF1 un dimanche soir (je crois… J’attendais sûrement le début des mystères de l’amour sur TMC…). Une nénette qui, sans la prétention de FORCEMENT parler pour TOUTE une génération, partageait son histoire, les galères d’être jeune aujourd’hui, peut être un peu plus particulièrement à Paris. Elle décrivait les jeunes comme des gens plein de ressources et pas forcément bien compris (je fais dans le synthétique)
Parce qu’en mars 2014 j’avais toujours moins de 30 ans, j’ai décidé que je me sentais concernée. Le titre d’Affamés me parlait bien pour évoquer les gens autour de moi, ceux que je côtoie, ceux qui sont sortis de la vie d’enfants un peu en même temps que moi.

Alors j’ai acheté.
Et en weekend, l’affaire était pliée.

Le livre se lit vite. Et malgré nos petits 7 ou 8 ans d’écart, j’ai effectivement trouvé quelques similitudes entre moi, l’aînée de cette génération qu’on appelle Y (enfants nés entre les années 80 et le milieu des 90’s), et Léa, donc, qui avait 3 ans a peu près quand j’entrais au collège.
Quelques similitudes, mais j’avoue être restée sur ma faim (celle d’Affamée, justement – jeu de mot pourri ? Oui ? Bon.).
C’est à Léa que je vais m’adresser directement.

Chère Léa,

Crevons l’abcès pour commencer, il y a forcément un brin de jalousie de voir que toi et tes 22 ans (on se tutoie, si tu le veux bien) vous en êtes déjà à être publiés.
Veinarde.
Ceci étant dit, je ne vais pas t’en tenir rigueur.
Alors enchainons.

Déjà te dire que je te trouve un peu paradoxale, et en ça, on est bien de la même génération. Tu nous exposes sur plusieurs pages la joie que nous avons de nous raconter sur la toile et d’avoir, ainsi, l’impression de s’approprier nos vies et d’exister. Oui peut être. Ça serait assez mal poli de ma part, là, ici, sur ce blog qui est le mien, de ne pas aller dans ton sens. Mais néanmoins, point trop n’en faut jeune fille et si tes parents s’inquiètent effectivement de la visibilité et du voyeurisme potentiels, j’aurais préféré, non pas que tu exposes à quel point tout ça est part de notre bonheur, mais plus à quel point nous le contrôlons.

Rassure les tes parents : tu maîtrises les codes de ton image sur la toile, ou en tous cas tu en as l’impression. Et c’est bien là la condition à en faire un allier de nos vies. D’autant plus quand, quelques pages plus tard tu nous expliques toute la bassesse que peuvent amener « Facebook, Twitter et cette merde d’Instagram », au point de dire à ces mêmes parents qu’ils peuvent regretter que nous n’ayons pas vécu notre jeunesse sans ces outils.

D’une idée à l’autre, tu nous parles effectivement pas mal de tes parents. De cette génération d’au-dessus, en fonction de laquelle finalement tu te définis pour beaucoup. Et c’est là où le bas blesse à mon sens.
Par ce que tu le dis toi même, leur vision de la jeunesse s’est arrêtée en 1980.
Et depuis ?

Léa, les années 80 ont mis une énorme claque à nos parents. On leur avait vendu « faites l’amour pas la guerre », ils se sont récupérés le SIDA. On leur avait promis le plein emploi, ils ont découverts ce qu’était le chômage. Et pour peu qu’ils aient des idées politiques plutôt à gauche, et bien je te laisse aller voir le film « Des lendemains qui chantent », l’illustration est assez juste je pense.

Les années 80 c’est aussi le début des restos du cœur, Tchernobyl, et puis tout un tas d’autre chose, du bon et du moins bon (A lire L’Express Histoire de juillet – août 2014 : Les années 80, le temps de l’insolence), mais quand même un gros paquet de trucs auxquels ils ne s’attendaient pas forcément.
Tu commences à comprendre la désillusion ?

Et puis, tes parents, sûrement un peu comme les miens, ils ont grandi à une époque où à table, on mouftait pas trop. Alors en plus de devoir se construire dans un monde un brin différent de ce à quoi ils s’attendaient, ils manquaient en plus de repères éducationnels.

Toi en revanche, un peu comme moi, tu n’as jamais connu autre chose. Depuis que tu es petite on te parle de chômage, de crise économique, de reprise qui tarde à venir, à tel point que ce mot « reprise », tu ne le dis même pas. Depuis que tu es adolescente on te parle préservatifs ou pilule du lendemain. Alors c’est là quelque part où j’aurais aimé que tu nous vois plus forts, plus inventifs, plus prompts à nous (ré)inventer. J’aurais aimé que tu mettes en avant ces affamés, justement, affamés de construire des choses et de faire face, quel que soit ce qu’on leur rabâche comme réalité depuis 20, ou 25 ans ! J’aurais aimé que tu sois un peu moins dans le besoin de ces parents qui ont fait je pense, comme les miens, et tant d’autres, comme ils pouvaient, et un peu plus dans la démonstration que nous existons, nous sommes et nous agissons.

Ça c’est pour aujourd’hui.

Étant plus âgée que toi de quelques années laisse-moi, si tu le permets te donner un brin de vision sur la suite, selon mon point de vue, sans la prétention de FORCEMENT parler pour TOUTE une génération, moi non plus.
Déjà, des stages, tu vas en manger encore et encore. Tu trouveras des combines, même, pour en faire plus, jusqu’à décrocher le Graal du CDD ou même, du CDI (un jour, peut être).
Tu trouveras en face de toi des gens, de ton âge, persuadés que, par ce que papa et maman ont pu leur payer les meilleurs écoles, ils valent mieux que toi. D’autres encore persuadés qu’en en faisant le minimum ils s’en sortiront très bien.

Non, on n’a pas tous la dalle de la même façon !

Mais affamée, je pense, tu le resteras. Par ce que même si tu as grandi au milieu de la crise économique et tout ce qui s’en suit, tu es persuadée que tu mérites d’être heureuse et que tu peux construire ton bonheur. Alors tu ne lâcheras rien, et au bout de 5 ans, 10 ans, 15 ans, tu réaliseras peut être que tu dois tout revoir, n’en déplaise à un pays qui aime trop nous mettre dans des cases et des employeurs qui se rassurent en embauchant des profils identiques à celles où ils veulent nous mettre. Tu reprendras des études, joueras sur des idées aux noms barbares du genre CIF, FONGECIF… Ou tu rêveras de tour du monde, d’ailleurs, dont tu reviendras sûrement, si j’en crois ce que tu écris, ou pas… Par ce que tu te laisseras aussi, je te le souhaite, le droit de changer d’avis.
Un jour ou l’autre tu finiras par goutter à l’indépendance financière, la vraie de vraie, celle qui permet (un peu) d’en profiter. Et tu payeras des impôts, chaque année un peu plus. De toute façon tu continueras de connaître la précarité, les soirées qui coûtent un bras, les plans débrouille, et tant que parisienne tu voudras rester, tu auras l’impression d’avoir passé un cap quand tu auras un lit un vrai, séparé de ton canapé, bref un 2 pièces, peu importe qu’il fasse 30 m² (petit Jedi).

Tu vas grandir en tant que femmes aussi. Parlons un peu de ce passage qui m’a… disons-le… Révoltée ! Tu as titillé bien fortement la féministe en moi et oui oui oui, j’espère, sincèrement, que tu vas grandir et relever la tête pour envoyer, toi tout comme tes copines, bouler les gros gros abrutis que tu décris comme étant les mecs de ta génération. Non non non, crois moi, aucun mec ne mérite que tu te mettes en 12 en t’octroyant X ou Y réflexions des plus déplacées. Quelque soit l’époque dans laquelle il a grandi. Je laisse à tes lecteurs le teasing, sans spoiler. Je ne sais pas si c’est notre différence d’âge. Et je ne dis pas qu’en grandissant les mecs deviennent des anges oh! non non non. Mais ceux qui t’entourent m’ont fait de la peine, plus que ceux autour de moi, qui sont déjà assez loin de me ravir tous les jours.

Je conclurai en te citant, par ce qu’au bout du compte on est quand même assez d’accord. Ce qui vaut pour tes 22 ans, vaut tout autant pour mes 30, et défini assez bien cette génération d’Affamés :

Cela étant dit, nous avons une foi inébranlable en la débrouille. On galère oui, mais on reste heureux. On trouve des feintes, on se démerde et on se sert les coudes. Nos coudes de pauvres, qui, eux, restent gratuits. Comme le fantasme, le rêve, l’humour et la solidarité. – p.137

Essaie des choses, tentes-en d’autres, trompe-toi encore. Tombe et relève-toi toujours. Ce qui compte, c’est qui tu choisis d’être, pas qui tu es là maintenant. – P.189

Qui tu choisis d’être, pas qui tu es là maintenant…

xxx