Laissez moi tout d’abord faire les présentations : Marcel – Les gens, Les gens – Marcel.

Marcel est le genre d’amis qui ne peut s’empêcher de faire une histoire sans digresser 200 fois.
On en a tous des comme ça, tu sais bien, celui qui commence son histoire et s’arrête toutes les 20 secondes pour t’ajouter une précision (ah oui non parce qu’en fait j’avais prêté la voiture à ma mère, du coup je ne l’avais plus, parce que ma mère avait un RDV important et elle avait dû laisser sa voiture au garage. Non parce que, au départ, c’était juste une histoire de pneus à changer et puis finalement…).

J’adore ce genre de personnes.
Quand tu es toi-même en proie à des doutes existentiels sur ce que tu vas bien pouvoir raconter quand on te demandera « et toi, alors, comment ça va ? », ils ont cette capacité à conserver longuement l’attention qui est follement réjouissante.
Marcel il est un peu comme ça.
Mais par écrit.
Et c’est un peu plus difficile à suivre. D’autant plus quand on sait que l’histoire fait 3000 pages.
Et qu’on aimerait bien, peut-être, en partager d’autres (des histoires).

Suite à mon challenge 2015 un mois = un classique, je t’annonçais (toi, Les gens) qu’en cette année 2016 je me lançais dans la lecture de Proust,

À la recherche du temps perdu.

7 tomes, 3000 pages.
#Challenge !

Un tel titre aurait pu me mettre la puce à  l’oreille. Nous n’étions pas parti, à priori, pour discuter jovialement sur une invasion quelconque ou une enquête mystérieuse faite de rebondissements truculents.
Non, il s’agissait juste de rechercher le temps perdu.
Et c’est, à bien y réfléchir, l’idée la plus concon possible : pas mécontent de l’avoir déjà perdu une première fois, bam, t’es parti pour partir à sa recherche, sans certitude de jamais le retrouver (vu que, quand-même, le temps nous a prouvé depuis sa nuit (des temps) qu’il n’avait pas une capacité infinie à se régénérer).

Mais, certes et soit, histoire de m’assurer un minimum de connaissances dans les diners mondains, ma quête de perfection intarissable m’ordonnait de savoir, une bonne fois pour toute, de quoi on parlait quand on faisait référence à la madeleine de ce cher Marcel.

Ce tweet date du 8 mars.

3 mois plus tard, il en reste 2800.

200 pages, donc, après le début du premier tome (Du côté de chez Swann), l’évidence me frappe : le passage de la madeleine n’est, à mon sens, pas le plus marquant de ce bouquin. Il fait 2 pages (en incluant quelques digressions), quand l’épisode des clochers de Martinville, lui, non seulement s’étend sur 3 pages et demi, mais marque surtout un tournant dans la vie de l’auteur : ce moment où Proust comprend le pouvoir de l’écriture.
Trois fois rien, en quelque sorte !
Pour celui qui, alors, souffre de la certitude que, malgré toute la bonne volonté du monde, il ne sera jamais un écrivain célèbre, et quand on connait, depuis, la renommée de Proust, pourquoi alors se focaliser sur cette histoire de madeleine (cela-dit, je le reconnais, un peu plus alléchante à l’esprit que l’apparition de clochers au détour d’un sentier) ?

Peut-être tout simplement parce qu’atteindre la page 54 est déjà pas mal en soi !

En ce beau dimanche de juin (ambiance 50 shades sur Paris depuis 2 semaines, pour ceux à qui ça aurait échapper – je parle bien-sûr de gris et non d’un soudain intérêt pour la série de bouquin), j’en suis donc arrivée à la seconde partie du premier Tome d’À la recherche (pour les intimes)… Une seconde partie débutant page 195 et se nommant « Un amour de Swann », ce qui a eu l’obligeance de me rassurer car le doux nom de Swann n’a été mentionné, dans les 195 premières pages de « Du côté de chez Swann » (pour rappel), que quelques dizaines de fois au détour d’une digression sur le voisinage.
La première partie, « Combray », parle donc d’autre chose et évoque, à priori, cette capacité de notre cerveau, aux premières lueurs du matin, à retrouver petit à petit ses marques nous replongeant parfois, faute de bien percevoir les ombres et les contours de ce qui nous entoure, dans des lits autrefois habités mais que nous avons, depuis bien longtemps, quittés. C’est en tous cas ce que j’en ai déduis, les dernières phrases de cette première partie faisant ainsi clairement référence à ce qui était évoqué 140 pages plus tôt sur le sujet (en dehors de la madeleine et des clochers de Martinville j’avoue ne pas être complètement sûre de ce qui s’est passé entre temps).

Marcel à l’art de magner la virgule, c’est une certitude. Mes quelques phrases à rallonge (dont ce texte se veut le reflet) font pâle figure vis à vis de ses énumérations et précisions en recherche désespérée d’un point qu’on imagine loin d’être final.
Les paragraphes et les chapitres se font rares.
Marcel enchaine son texte sans aucune envie de le découper pour en facilité l’approche, assommant de détails un lecteur qui sera gentil de faire le tri tout seul dans ce qu’il souhaite retenir. Quant à savoir ce qu’il est pertinent de conserver, Marcel me dirait certainement

« Mais TOUT voyons ! Il s’agit de retrouver le temps perdu, petite padawan ».

Sans trahir une conclusion que l’on voyait ainsi arriver depuis plusieurs lignes maintenant : je ne terminerai certainement pas À la recherche du temps perdu avant la fin de l’année 2016. Mais Du côté de chez Swann, oui, certainement ! Peut-être ainsi me faudra-t-il 7 ans pour arriver au bout de cette quête Proustienne dans son intégralité, ce n’est pas impossible. Mais je pense que je la finirai, d’une façon ou d’une autre.

Pourquoi un tel entêtement ?

Soyons honnête, c’est FICHTREMENT bien écrit !

Les 7 tomes sont rassemblés et divisés en 2 bouquins de 1500 pages chacun, lourds comme des lingots, écrits en police de caractère 8 sur des feuilles épaisses comme du PQ (la version papier recyclé, pas le triple épaisseur). Après 6 mois, la perspective d’avancement est quasi nulle et je pense certainement m’être endormie sur quelques pages sans avoir particulièrement eu l’impression d’en être plus perturbée que ça dans l’histoire. Mais force est de constater que, d’une façon où d’une autre, certains phrases, certains mots, certaines idées… restent de leur incroyable présence. 

Soit-dit entre nous et avec toute la légitimité que je pense avoir pour en parler (nulle)

J’veux dire…
Chapeau Marcel !

xxx