Pas une ligne. Pas un mot. Des mois que ça dure. Rien de publié en tout cas. Rien de public. Rien de « noir sur blanc ».

Le dernier texte que j’ai écrit, c’était certainement pour toi. Une nuit d’insomnie 24 heures après qu’on ait compris : c’était fini.
C’est drôle parce que tu lisais mes textes. Je le savais, même si tu n’en disais trop rien. Je crois même que tu aimais bien que je parle de toi. Et j’ai arrêté d’écrire à peu près au même moment où cliquer sur un lien, saisir une URL ou chercher un favori est devenu trop compliqué.

Un hasard. Je n’ai rien vraiment planifié.
Un jour comme ça, je me suis laissée submerger par le reste alors qu’en parallèle, les deux seuls sujets qui m’animaient, ou auraient pu m’inspirer, me mettaient dans une colère sourde. Ce n’est jamais bon la colère : de toutes les émotions, c’est peut être la moins inspirante, la moins constructive. C’est un bon moteur, mais ça ne structure pas la pensée…

Peut-être pour ça que je me suis laissée submerger.

Il y a un peu plus de deux ans, j’ai ouvert la boîte de Pandore du patriarcat. Depuis, j’ai envie de renverser la table et défoncer les murs.

Chaque regard un peu mal placé, chaque main sur mes hanches indésirée, chaque blague inadaptée, chaque mec indécis… j’ai perdu la patience.
Mais parce que rien ne vient jamais que dans un sens, j’ai aussi gagné la sororité. Je me revois prononcer ces phrases nulles avec la certitude de celle qui a bien emmagasiné ce qu’on voulait lui laisser croire : « bosser qu’avec des nanas c’est jamais une bonne idée : les ambiances de fille c’est toujours détestable ». J’ai changé mes lunettes : big news ! Les personnes les plus fortes et courageuses, les plus dingues, les plus compétentes et les plus fiables de ma vie, sont des meufs. C’était bien dommage de s’en priver. Surtout, c’était bien dommage de ne pas les voir.
Bon… ce n’est pas à toi que je vais apprendre ça : il ya des cons partout. Et même des connes. Ça, ça ne change pas. Mais j’aime plutôt bien comment Françoise Giroud résume l’affaire « La femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente. »
*drop the mic*

Mon féminisme ne date pas d’il y a 2 ans. Ma déconstruction non plus d’ailleurs. Mais plus je lis sur le sujet, plus j’écoute des gens d’avis similaires ou différents du mien, plus je réalise comme le champ d’application est vaste. C’est assez simple en fait : c’est partout. Tout est hétéro / mâle gazo / blanco / christiano normé. Il paraît que ça change. J’ai cependant l’impression qu’il va falloir encore plus de colère pour que le moteur du féminisme continue de tourner, voire s’accélère un peu.

On n’a jamais vraiment parlé de ça. Je ne sais pas trop ce que tu en aurais pensé, mais je sais que tu aimais bien mon indépendance, ma liberté, ces deux mots qui ne sont, ni plus ni moins, que les synonymes du féminisme.

Le reste c’est toi. On ne va pas se voiler la face, tu as occupé la majorité de mes pensées ces dernières années.

Plus que nulle autre, je ne sais vraiment pas quoi faire de cette colère. La colère de perdre son père, bon, ça d’accord… Mais cette connasse de Parkinson… Oh celle-là… Je ne saurais même pas par où commencer !

Ce modèle à la con qui fait qu’aujourd’hui les agriculteurs préfèrent s’empoisonner que changer les choses : ils survivent déjà à peine, alors réguler / interdire les pesticides qui dévorent d’abord leur cerveau et leur imposent d’abord à eux des maladies neuro-dégénératives mais assurent un minimum la production ? Impossible.
Les aidants. L’aidante en particulier, encore une répartition bien genrée du problème (ce n’est pas moi qui le dis : à lire ici ou encore ici) : l’épuisement, le manque (l’absence) de structures adaptées pour prendre le relai, l’aide sociale aussi salvatrice que discutable quand elle s’avère défaillante, … Et l’impossible acceptation de voir son homme partir chaque jour un peu plus.
Le personnel hospitalier et son manque de moyens (humains, matériels, formations), tout comme son dévouement à t’accompagner jusqu’au bout, comme personnes d’autre finalement n’auraient pu le faire.
La fin de vie et ce débat (s’il faut qu’il y en ait un) pour trouver des solutions et mourir dans la dignité, sortir de l’hypocrisie actuelle où la vie prévaut sur tout, y compris donc quand il n’y a plus qu’à attendre la mort ? Evidemment que 66 ans, soufflés péniblement en juin dernier, c’est trop peu. Evidemment que ta vie était la chose la plus précieuse possible. Mais dans l’impossible bataille face à cette connasse de Parkinson, elle avait gagné. C’est terriblement injuste et le nombre de personnes présentes face à moi le 11 octobre dernier alors que je lisais les seuls mots que j’ai pu aligner en 2019, ne font que témoigner d’à quel point tu manques à cette planète. Mais, tu as beau n’avoir RIEN lâché, c’était terminé. Depuis déjà plus de 15 jours, c’était terminé. 

Toutes ces briques de colère qui m’ont tant remuée, il faudra bien en faire quelque chose. Les mettre au clair, les aligner bout à bout. Leur donner un sens, un début, ne pas se laisser avoir par cette fin qui manque tragiquement d’humour.
S’il s’agit d’écrire sur toi, pour toi, pour moi surtout, c’est d’abord gérer l’émotion.
Mettre en page ce que j’aurais voulu lire à 14 ans quand le diagnostic a été posé, c’est ne pas sous-estimer celle que j’étais alors, ne pas surestimer celle que je suis devenue.
Documenter cette connasse de Parkinson c’est la remettre à sa place.

 

Si 2019 fut une page blanche, ce n’est ni angoissant, ni une finalité.
Si j’ai pu me laisser submerger par le reste, c’est que le reste m’a laissé cette possibilité.
Si je prends, encore aujourd’hui, le temps d’apaiser ma colère, c’est que, aussi moteur que soit celle-ci, j’ai maintenant besoin de construire.

Je sais bien que l’émotion la plus fiable est celle de l’instant. C’est aussi la plus instable. Ne pas écrire dessus aujourd’hui et la laisser s’échapper, c’est prendre le risque de perdre la justesse. Ces mots, d’une certaine façon, sont peut-être là pour ça : me donner la petite tape dans le dos nécessaire, rouvrir le cahier, prendre le stylo, et, ici ou ailleurs, noircir les pages pour dire ce que j’ai à dire.

xxx