Sous mes talons de 12 et mon pas de parisienne, j’ai un pied vers la Vendée et un autre dans la Vienne. Les racines paternelles d’un côté, maternelles d’un autre.
Très récemment, à l’occasion des 80 ans de ma mamie, j’ai eu l’occasion de repartir vers « la-bas », sur les traces de mes origines poitevines, entre Loudun, Moncontour ou Nouère et Malaquay, tous 2 appartenant à la commune de Rossay.
Ça sonne comme une poésie à nos oreilles, et c’est une histoire de parisienne qui s’est trouvée un brin émue.

Tout commence avant l’été, ou pas très loin de là, quand ma maman a proposé à la famille de fêter comme il se devait l’anniversaire de sa maman à elle : Mamie Jacqueline, la seule, l’unique.

80 ans.

Rapidement il est décidé de faire ça sur un weekend, pourquoi pas dans la région qui l’a vue grandir, région où ma mère, toujours la même, est née.
De la Vienne, moi, personnellement, je n’ai que quelques souvenirs : la première fois de ma vie (et la seule) où j’ai conduit un tracteur (5 secondes surement, car j’ai le souvenir de m’être dangereusement mal dirigée – déjà mon amour de la conduite – je n’avais pas plus de 6 ans), un passage rapide parfois sur le chemin de nos routes d’été, une semaine avec ma sœur et mes 2 cousines avec mamie (toujours la même), les champs de tabac, la « grosse machine » pour le ramasser (on m’a depuis redonné le nom mais j’ai oublié), l’odeur du tabac séché, les melons, les enclos à lapin (« on les a vendus depuis »), cette photo de moi, toute fière sur une trottinette avec à mes pieds la flaque de sang de la poule qu’on avait égorgé un peu plus tôt, les tas de grains…

C’est flou.

Mais c’est là.

Paradoxalement j’ai plus de souvenirs géographiques de la Vienne que de la Vendée. Mais en même temps cette branche là de mon histoire, je la connais moins bien.Vienne
Par ce qu’on se voit moins souvent peut être que les cousins paternels. Par ce que les souvenirs sont plus fugaces. Par ce qu’aussi, surement, ce grand-père que je peine à nommer (papi ? papi Michel ? grand-père Michel ?) je ne l’ai jamais connu. Il n’existe pour moi qu’en nœud papillon et costume noir, l’éternelle tenue qu’il porte sur la photo de mariage de mes parents.
Forcément, dans ma grande recherche d’origines, ce weekend je l’ai vu comme une aubaine. C’était l’occasion de revoir ces gens, d’échanger un peu avec eux, et puis surtout…. l’occasion de se réunir pour une mamie qui le mérite bougrement (toujours la même).

Sauf que rapidement s’est posée la question fatidique : comment on y va là bas ?
Il y a bien un TGV qui va à Poitiers. Mais Poitiers c’est pas non plus tout près. Le TER de Saumur ? Pareil. La gare de Loudun, ça, oui, elle figure bien sur les cartes SNCF, mais ça serait croire qu’il y passe encore des trains.
Louer une voiture !? (nan, j’déconne)
Retrouver mes parents quelque part sur le chemin ? Oui oui, c’est une option, mais c’est compliqué.
C’est là qu’intervient ma maman (toujours la même) et que fulmine dans son cerveau l’option « Clarisse ». De 16 ans sa cadette, Clarisse est sa cousine, la fille de Chantal, la plus jeune sœur de mamie (toujours la même). « Elle vit en banlieue parisienne, vous pourrez faire la route ensemble ».

Alors vaille que vaille, fin septembre je pars dans la Vienne, avec un premier stop en banlieue.
Indépendamment de ma volonté, quand on me parle de banlieue je sens comme une tension. Oui, je dois l’avouer, je suis une bonne parisienne bien digne de ce nom, une parisian bitch qui, pour reprendre les termes de dark gally dans ce poste plutôt bien drôle, milite pour réserver l’appellation Ile-de-France aux villes située juste après le périph et de reléguer les autres à la province far far away.
J’échange quelques mots avec Clarisse au téléphone un soir, on parle RER C direction Etampes, gare d’Etrechy, Mochamps, « il faut compter environ 1h »…
Je ne prévois pas vraiment de marge et vers 10h, après un vendredi soir sympathique entre copines, couchée pas trop tard mais pas bien tôt non plus, mon sac est prêt. L’objectif : arriver en fin de matinée chez cousine Clarisse pour partir après manger en tout début d’après midi, à Loudun, à 2h30 de là.
10h donc je consulte le site de la RATP.  
Fail.
Le RER C ne fait pas partie de la RATP.
Me reviennent alors en mémoire ces écrans bleus dans le Métro où je vois régulièrement inscrit dans les infos trafic du réseau IDF que nous sommes ralentis sur le RER C. Problème technique, panne matériel et les traditionnels accidents de voyageurs. Huhum. Ça s’annonce bien tout ça. Je finis pas trouver le bon site (le transilien – non, c’est pas la RATP – non, c’est plus Paris) et découvre que si Etréchy est bien à une heure de Paris, c’est aussi à 1h depuis les Invalides, et surtout, non, ce n’est pas le métro, il y en a un toutes les 20 ou 30 minutes.
OK, donc je n’ai vraiment pas beaucoup de marge ! Arrivée prévue à Etréchy, dans l’Essonne, Zone 5, à 11h53.

Dans le RER, à quelques kilomètres de Paris, je rejoins l’Essonne, jusqu’au sud… La région est peut être parisienne, mais Paris… est loin.
A l’arrivée, je retrouve Clarisse. La coiffure, le visage, la façon de parler. OK, elles ont peut être 16 ans d’écart, mais elles sont définitivement de la même famille Clarisse et ma maman (toujours la même).

Nous déjeunons, elle, son mari, ses 2 enfants. Un pavillon en banlieue. La campagne. Rien n’est accessible sans voiture. Ce monde est autre et je suis une étrangère.
A 14h30 nous voilà parties vers la province. Clarisse et moi avons plus de 2h pour parler un peu :
– de Paris, de ses loyers exorbitants, de ses lumières
– de mon travail
– de son travail
– du temps qui passe et de la famille qu’on voit peu
– des souvenirs de Clarisse vis à vis de sa tante Jacqueline (ma mamie donc, toujours la même), cette tante partie vivre à la ville avec cet oncle qui jouait à la pétanque avec son père, qui aimait rire…

A 17h nous arrivons à Loudun, chez « tante Chantal » dont la vue ravive quelques souvenirs. Aucun doute là dessus : c’est la petite sœur de ma mamie cette femme élégante, souriante, pétillante, indépendante de 70 ans vêtue d’une jupe blanche en lin et de chaussures dont les talons sont à peine plus petits que les miens.
Dans les blagues et les sourires on sent le caractère.

Le temps de finir de se préparer et nous partons retrouver mes parents, ma soeur, mon beau frère et mes mini nièces d’amour, mon oncle et ma tante, mes cousines, les mini cousins, et ma mamie, Jacqueline, toujours la même.

La soirée se déroule doucement, nous sommes un peu plus de 20, 25 avec les pitchounes.
4 générations.
Trônant au milieu de la table ma mamie et ses sœurs.
Il y a cet air de famille, un air qui vient de mon arrière grand mère surement, que j’ai connu quand j’étais petite. Mémé Agnès. Le souvenir lointain d’une femme née en 1914 et partie à 96 ans il me semble. Une femme dont je sais peu de choses, mais, sans vraiment savoir pourquoi, j’y vois l’aura d’une femme de caractère. Peut être par ce que je connais ma sœur, ma mère (toujours la même), ma grand-mère (toujours la même)… Derrière chacune de ses femmes, et puis derrière « tante Chantal » aussi, « tante Monique », « cousine Clarisse », mes cousines… Moi… Mes mini nièces d’amour en phase de grandir et s’affirmer… Un même point commun : mémé, grand-mère Agnès.
Une histoire de femmes qui, si j’en crois l’exemple de celles que je connais bien, sont du genre là pour vous, du genre à pas trop se laisser embobiner, du genre à prendre cher parfois (par ce que life is a bitch), du genre droites sur leurs pieds, quelque soit la hauteur des talons. Mais ce que j’ai vu ce soir là, c’est aussi et surtout des femmes heureuses. Le bonheur de celles qui savent ce que c’est parce que parfois il s’échappe.

Le lendemain, c’est dans la véranda de Nouère, autour d’un poulet, de pommes de terre et de fraises « bien d’ici » que la fête s’est prolongée. Ce weekend était une surprise pour ma grand-mère (toujours la même) qui a décidé de prolonger le séjour chez sa soeur.
Clarisse et moi sommes reparties, comme les autres venus d’ailleurs, au milieu de l’après midi. Le dimanche à 20h30 j’étais de retour chez moi avec des sushis dans un sac « à emporter », après avoir attrapé le RER de 19h05 gare d’Etrechy.

Je suis loin d’avoir complété tous les blancs de mon histoire, des blancs que j’aime à contempler. Je ne suis pas sure qu’ils aient tous besoin de disparaitre, ils ont l’avantage de me laisser inventer. Et j’aime aussi l’idée que là bas, quelque part, sous l’un de mes pieds, il y a encore des histoires d’amour, de pertes, de travail, de déception ou de grandes joies à raconter. Elles sont précieuses ces histoires. Ni vitales ni structurantes. Mais ce sont les histoires des femmes exemplaires de ma vie.

xxx

PS: Je cède à ma sister le copyright pour le titre de ce poste.