Ça partait pas très bien cette histoire. Quand à moins d’une heure d’aller prendre son train on en est à se poser la question de comment on doit s’habiller, c’est souvent mal engagé.

De toute façon elle est pas jolie cette histoire.

Celle des 3 derniers jours avant le dit choix de la tenue en tous cas.
Moche.
Injuste.
Dramatique.

Et moi, à 7h54 ce vendredi matin là, je m’interrogeais sur la couleur de la robe pour éviter l’essentiel : on dit quoi à son amie qui vient de perdre l’amour de sa vie, le père de sa fille, dans une histoire aussi terrible qu’elle ressemble à un film hollywoodien ?

Le coup de fil, il est tombé le mardi d’avant… Tu sais, ces amis qu’on croise une fois tous les 3 ou 4 mois, que tu prends plaisir à voir mais qui ne partagent plus ton quotidien. Le cercle proche mais néanmoins éloigné. Quand ces gens là t’appellent avant 9h, avant la douche, avant l’humoriste pas drôle dans la radio qui t’éveille, c’est jamais bon signe.

… Après avoir raccroché avec Elle, il a pensé à me prévenir.

Et voilà.

On n’a pas su quoi se dire, mais on n’arrivait pas à terminer cette conversation. Même quand nos téléphones ont buggé on s’est rappelé. Après avoir écumé 50 « mais non mais c’est pas possible » et fait le tour du champs lexical du déni, on a dû se résoudre… Se résoudre à entamer notre journée quand autour d’Elle tout s’effondrait depuis déjà 3 jours.

C’est quelques heures plus tard, alors même que j’alignais des mots maladroits dans un texto à son attention que je me décidais enfin à écrire, prenant le parti que cette histoire n’aurait jamais de sens, qu’Elle m’a appelée.
« Je voulais te le dire mais j’y arrivais pas. Tout le monde l’aimait bien Stéphane alors ça me fait de la peine de vous annoncer ça. »

C’était un mec en OR. Massif même.

En OR militaire.

Tu t’attends pas à voir le mec de ta pote faire les titres des journaux. T’as beau savoir qu’il part sur des zones compliquées, tu n’imagines rien de sa réalité. C’est normal. C’est secret défense. Et moi, l’armée… Je connais de toute façon pas bien. J’avais pas compris, Les opérations spéciales…

J’ai fini par le prendre ce train. De Montparnasse vers Bordeaux Saint Jean.

On s’est retrouvé un peu avant midi. On devait juste déjeuner rapidement puis partir vers la caserne, le régiment, la cérémonie officielle et les honneurs pour l’adjudant-chef. Sur la place faisant face à l’IUT qui nous a vu grandir 15 ans plus tôt on a choisi la mauvaise terrasse, celle du mec qui fait les salades le plus lentement du monde. Il nous a mis dans le jus Jean-Luc…

C’était pas tout près cette histoire. C’était surtout pas le point GPS que nous indiquait Google. Ah ça, il nous a pas beaucoup aidé Google.
On était 3 dans la voiture. 3 à prendre les mauvaises décisions. 3 à enchainer les mauvaises bifurcations et les mauvaises sorties. 3 à se trouver devant une grille fermée dans une forêt déserte à l’heure même du début de la cérémonie.
Rater le discours de la ministre et les honneurs de la France qui enterre son soldat… Check. #PotesEnCarton.
Ah ça pour tourner, on a tourné. Immense ce camp militaire. Impossible de trouver l’entrée. Et les panneaux, tu peux toujours les chercher.

À défaut du reste on a vu tomber du ciel des parachutistes et entendu les dernières notes de la dernière marseillaise au moment où FINALEMENT on arrivait.
C’était étrangement émouvant. Quant à nous, là, 15 ans après notre rencontre et 2 ans après notre premier week-end avec lui… incrédules, hors-sol, décalés…
Il faisait chaud à Bordeaux. J’avais chaud dans ma robe noire et mes collants de parisienne.
Rien n’allait dans cette histoire.

Pour la cérémonie civile en revanche on était là. En avance. Juste devant l’entrée et finalement dans le passage quand je me serais bien vue planquée loin là-bas derrière. Question timing on repassera.
La suite est un torrent de larme, un adieu que je n’aurais jamais dû avoir à faire, puis enfin la voir, Elle, la prendre dans mes bras, lui dire comme je pense à Elle et sa mini puce depuis 3 jours. Mes mots ne servent à rien d’autre qu’à me donner l’impression d’être utile. Ils sont vains et faibles. Je les déteste.

La conclusion, le soir, c’est retour case régiment. Bien-sûr on s’est perdu, bien-sûr on était en avance. Le combo ultime de cette improbable journée, l’apothéose sur un parking désert au milieu d’une caserne de la banlieue bordelaise, nous 3, toujours, pendant 20 minutes à attendre on ne sait qui pour on ne sait trop quoi, pas très loin des chars et non sans avoir entendu, du moins on le croit, un bruit de tir. J’ai le choix entre pleurer ou rire nerveusement. J’ai déjà pas mal donné sur la première option et mes fous rires s’enchaînent. Je ne sais pas bien si j’ai le droit.
Cette histoire n’a aucun sens.
Sans vraiment le vouloir je nous revois alors il y a 15 ans sur le perron de cet IUT. Je nous trouve si vieux d’un coup. Avons-nous déjà atteint l’âge de perdre l’un des nôtres ?

Il avait 34 ans, une fille de presque 11 mois et son amour à Elle, inconditionnel. On ne le connaissait pas trop mais on l’adorait pour ça, pour ce sourire qu’il mettait sur son visage depuis plus de 4 ans, pour cette confiance qu’il lui a donnée, pour cette mini puce qu’Elle et qu’Ils ont tant désirée, pour ce bonheur qui transperçait l’écran à chaque photo d’eux qu’Elle postait.

Il avait 34 ans. 34 toutes petites putain d’années.

On a fini par boire à sa santé à Lui et la prendre Elle dans nos bras. Encore un peu de douceur, de tendresse… de présence.
Quand la patrouille de France à survolé Bordeaux le lendemain pour l’hommage qu’on lui devait bien, j’étais déjà dans mon train, de retour vers Paris, laissant derrière moi un flot continue de pensées et conservant, chevillé au corps, un sentiment aigüe d’impuissance.

On dit quoi à son amie qui vient de perdre l’amour de sa vie, le père de sa fille, dans une histoire aussi terrible qu’elle ressemble à un film hollywoodien ?
Rien de bien. Rien de juste. Rien, de toute façon, qui n’en vaille la peine.
Mais on le dit quand-même parce qu’à défaut de bien le faire, on montre qu’on est là.

Une semaine plus tard, ainsi, et pour la suite surtout, mes mots dans cette histoire ne servent et serviront peut-être à personne d’autre qu’à moi. Mais d’une façon ou d’une autre ils seront là.

À Stéphane.

xxx