Nous sommes en 2009.
Si.
Concentre toi : The Black Eyed Peas chantent en boucle I gotta feeling, Michael Jackson vient tout juste de nous quitter, Patrick Swayze s’apprête à prendre la suite, puis ce sera Filip des 2B3 (on parle de 2016 mais 2009 était bien aussi) et Obama recevra le prix Nobel de la paix.
Bref, 2009, c’est un peu le bordel.
Moi, je suis au Canada et je sors tout juste du pire hiver de ma vie. Mon big boss venu de New-York est en visite dans nos bureaux de Toronto et comme en Amérique du nord on ne déconne pas avec les horaires je fais le plus grand des efforts pour arriver à 8h30 (comme prévu par mon contrat) ce jour là.

8h25 quand je franchis la porte du bureau, ma cup de chocolat chaud à la main. J’ai le cheveu fouillis et le teint un peu luisant de m’être dépêchée (nous sommes en juillet, nous sommes donc passés de moins 20 degrés il y a 2 mois à 35 aujourd’hui, et le taux d’humidité dans l’air est resté constant : élevé !) mais je suis à l’heure. Mes collègues sont déjà là, mon colocataire de bureau a sorti sa cravate (et toujours ce tee-shirt sous cette chemise jaunasse), mes deux autres collèguEs ont mis du rouge à lèvres…

NOUS SOMMES PRÊTS !

Il faut comprendre que la venue du big boss dans une boite qui aime à diriger ses employés par la terreur de se faire possiblement virer de façon brutale et expéditive (et qui ne se prive pas d’en faire régulièrement la démonstration), ce n’est pas rien quand on le croise maximum deux fois par an. Moi je suis française : on me dirige assez mal par la terreur et naïvement je crois (encore) que tant que je fais bien mon boulot, tout ira bien (je suis française mais surtout je suis jeune). Mon big boss, il dirige certes le bureau du Canada, mais il n’y vient jamais. En toute logique il maitrise mal certaines de nos réalités. Alors quand parfois il dit de la merde, je joue les françaises rebelles qui ne baissent pas gentiment la tête et je lui dis :

« bah… non ! »

(are you sure? en VO dans le texte : j’adopte les codes locaux)
Passé le regard de surprise de mes collègues, il s’avère que mon big boss m’aime bien, m’appelle régulièrement pour me demander mon avis et me fait une confiance aveugle pour mon boulot. Ce qu’il n’a jamais su c’est que je ne suis pas canadienne et que donc je n’y comprenais pas grand chose non plus, mais je ne suis pas restée suffisamment longtemps pour qu’il s’en aperçoive.

Lorsqu’il franchit la porte à 8h48 nous sommes en rang d’oignon prêt à le saluer depuis 23 minutes (me concernant, a priori plus pour mes collègues). Il nous propose de poser ses affaires avant de venir nous saluer individuellement dans quelques instants.
Nous pouvons disposer.
Chacun rejoint donc son bureau bien rangé, comme je le découvre à ce moment là. J’ai à peine le temps de faire des piles avec mon bordel quand il arrive près de moi.

Il s’approche et là, je sens que le drame va arriver : je n’ai jamais su comment saluer les gens aux US. Parce que certes la p*tain de bise fait doucement rigoler nos amis anglo-saxons, mais n’empêche c’est une formidable option… Quand la glace a suffisamment été brisée avec un individu pour ne plus s’en tenir au serrage de main, quelqu’un peut-il m’indiquer quelle est l’alternative avant le HUG ?
Pendant les 3 secondes qui séparent son entrée dans mon bureau de son greeting officiel je tourne en boucle la situation dans ma tête : si je tends la main pour la lui serrer alors qu’il s’approche ça va être chelou-chelou, si je ne fais pas de gestes vers lui ça va paraitre super froid, je-fais-quoi-je fais-quoi-je-fais..?
Comme souvent dans ces cas là, je décide de mettre les pieds dans le plat et d’un sourire lui explique que pour se dire bonjour, en France, on se ferait la bise mais ici ça ne se fait pas trop. Il rigole et me réponds « mais si ». Ce à quoi, me sentant particulièrement bien inspirée je renchéris

« perfect, let’s do a french kiss then! ».

Il devient blême.
Je réalise ce que je viens de dire.
Je vire au rouge betterave (l’équivalent de notre rouge tomate)
Il rigole poliment (ah ces ‘ricains, comme ils sont polis)
Je bégaye une explication maladroite en lui faisant la bise (on était partit, je pouvais difficilement aller me cacher sous mon bureau… mais j’aurais donner ma sœur pour m’y mettre en boule).
Il re-rigole poliment.
Je fais pareil (mimétisme gêné).

Nul doute que j’ai gardé mes distances pour le reste de la journée. Lui aussi… un procès pour harcèlement étant si vite arrivé.

Le sens de l’accueil à la française : un savoir-faire inimitable.

xxx

Cadeau Bonux : La bise !