Tu sais, je savais pas si j’allais y aller… Déjà parce que 48 heures avant je me disais que peut-être j’allais bosser. Finalement j’ai bien rejoint Balard, mais un peu plus tard.

Ensuite y a eu les gilets jaunes et les CRS. Ceux qui ont pris tout l’espace. Je suis bien placée pour le savoir : j’ai passé ma matinée à les regarder… Par curiosité, incompréhension parfois et déformation professionnelle aussi, un peu.
Je savais qu’ils étaient là, à 3 rues du rassemblement, à 3 rues du point de RDV décalé (pour l’occasion) de Madeleine à Opéra.

3 rues ce n’est rien : serions #NousToutes présentes ?

Puis finalement, y aller… Parce que 3 rues c’est beaucoup. À l’échelle de Paris c’est gigantesque. 3 rues, c’est tout de suite 2 ambiances.

En fait à Paris (et ailleurs, qu’on se rassure), ce qui ne change jamais d’une rue à l’autre, ce sont les regards qu’on n’a pas demandés, les écouteurs qu’on met sur ses oreilles et le pas décidé, les sièges du quai de métro sur lesquels on ne s’assoit jamais parce qu’on a bien essayé une ou deux fois mais on s’est sentie comme une proie, le sentiment persistant qu’être une nana blonde et pas trop mal gaulée ça signifie de toute façon devoir faire 3 fois plus ses preuves, les insultes (« salope », « sale pute », « je te boufferais bien le cul » balancé au milieu du 17e par un homme en âge d’être mon père), etc.

Ah oui parce que, j’en ai pas écrit une ligne, mais #MeToo.

Pas une ligne depuis quasiment un an de toute façon… Peut-être parce que les deux sujets qui m’obsèdent depuis un an, j’suis bien incapable de les formuler.
#MeToo (et sa variante #BalanceTonPorc) est un de ceux-là. Incapable d’aligner trois mots suffisamment justes, sensés et sincères. Incapable d’expressions.

Des mots, en revanche, qu’est-ce que j’ai pu en lire !
J’en ai bouffé des témoignages, des appels à parler. Des mots criants de vérité, des maladroits, des qui résonnent, des qui font boom, d’autres qui font flop. Des articles, des tweets, des bouquins, des illustrations, des stories, des snaps, des posts insta ou Facebook, des BD, des paroles de chansons, des SMS. J’ai lu le meilleur, le plus drôle, le plus triste, le plus sincère, le plus rageux. J’ai ouvert mes yeux aussi grands que je pouvais, j’ai mis la main sur tout ce que je trouvais, pourtant je suis passée à côté de tellement ! Et puis au milieu des #MeToo sont apparus les « ce n’est pas vrai », les « j’y crois pas », les « mais t’es sûre ? », les justifications, la galanterie à la française ou la désormais tristement célèbre liberté d’importuner.

Tout ce gloubi-boulga, je le digère encore.
Je me suis agacée parfois. 
Tue souvent.
Mais en vrai, #MeToo.

Alors c’est sûr pas de viol ni de coups à déplorer.
Pas sur moi en tout cas.
Juste le sentiment usant qu’être une nana c’est être un peu moins bien.
Un peu moins respectable.
Un peu plus insultable
Un peu plus violentable.

Je savais pas si j’allais y aller, mais, tu sais, c’était important d’y être. Il y avait du monde finalement. Pas encore autant que je ne l’aurais souhaité, mais plus que des gilets jaunes en tout cas.

Je n’ai rien écrit sur #MeToo, j’ai envie d’écrire sur #NousToutes.

 

J’ai envie de te raconter ces femmes, ces hommes, de toutes les origines et de tous les âges. Te dire qu’ils et elles dansaient, chantaient, clamaient. Te montrer les photos, les slogans, te parler de cette marche comme le signe du changement…
… Bien sûr il y a eu cet abruti il y a 3 jours qui m’a laissé traverser hors passage piéton s’arguant ainsi le droit de baisser sa vitre pour faire une réflexion sur mes jambes… et puis mes fesses tiens aussi, pourquoi pas ?!, après tout « moi j’aime les femmes » s’est-il défendu…
… N’empêche ça faisait bien 6 mois, peut-être un peu moins, mais en tout cas plusieurs mois sans un commentaire ou une insulte balancé comme ça, juste parce que j’étais là… N’empêche autour de moi on en parle, voire on en blague parfois. Oui : on en parle, #MeToo est sur la table, le féminisme aussi. N’empêche, les études qui sortent un peu du cadre sur le bullshit de l’instinct maternel et de la bonne mère aimante et sacrifiante commencent à pointer le bout de leur nez. N’empêche les règles et le clitoris se trouvent quelques instants de gloire (non sans persister, mais ils trouvent). N’empêche-j’ai l’impression que les jupes retrouvent le chemin au-dessus des genoux, qu’on assume plus, que certaines assument à nouveau, et que peut être cette lutte que j’ai parfois avec moi-même (change de fringue tu vas te faire emmerder – non, fuck les cons, ils ne dicteront pas ma tenue !) je finirai par la faire taire (et ça ne se fera pas au prix d’un rallongement de mes robes).

Tu sais, un jour sans t’en rendre compte, peut-être comme moi, tu deviendras féministe. En fait tu réaliseras que tu l’as toujours été.e, que la liberté des femmes n’a pour toi jamais été une question, qu’elle est un droit fondamental, tout comme l’égalité. Mais tu seras confronté.e a une réalité qui te fera douter et certainement réaliser que tes évidences ne sont pas celles de tout le monde.
Petit à petit tu ne verras plus que cette réalité. Chaque détail insignifiant te sautera aux yeux comme s’ils étaient d’un coup ouverts. C’est le risque. 
Et tu comprendras sûrement, comme moi, que toi-même tu t’es mis.e dans des situations à l’inverse de ce qui est pourtant l’évidence. On n’efface pas en quelques mois, voire en quelques années, des siècles de patriarcat. Ça pique, c’est chiant, et ça te fait entrer dans la catégorie des gens souvent en colère.

J’aimerais tellement que ce soupçon de changement avance plus rapidement que tu ne grandis. Que le féminisme soit enfin, quand tu seras adulte – ou à l’âge de tes propres choix sexuels et sociaux, une bataille gagnée. Un acquis sur lequel on se garderait bien de revenir. L’évidence que j’aurais aimé qu’elle soit.
J’en doute. 
Pas mal d’exemples me donnent la certitude inverse.
C’est pour ça qu’hier, 24 novembre 2018, là où défilaient 50000 personnes en France contre toutes les violences sexistes et sexuelles, oui, c’était important d’y être.

Aux minis nièces, au mini neveu
et à tous ces minis que
j’aime un peu plus que je ne leur dis.

xxx

Je n’ai jamais su définir le féminisme.
Tout ce que je sais,
c’est que les gens me traitent de féministe
chaque fois que mon comportement ne permet
plus de me confondre avec un paillasson.