Je ne te cache pas qu’à l’heure où j’écris ces quelques lignes (14h09) et vu le bordel d’idées qui secoue mon cerveau depuis quelques heures maintenant, je me ferais bien un petit mojito, là, maintenant. Ou deux. Juste de quoi noyer dans le sucre roux, la menthe, le mauvais rhum et l’eau pétillante les tergiversations qui m’animent, et m’assurer qu’elles ne remontent pas à la surface avant demain matin (en synchro avec la gueule de bois, mais, comme dirait IAM : demain c’est loin).

Outre le pouvoir anesthésiant (est-ce désinfectant ?) de l’alcool, oui, je l’avoue : j’ai surtout envie de terrasse (en octobre à Paris, easy), de copains, de rigolades.

Malgré l’exactitude des quelques lignes précédentes, il est à noter que j’associe communément l’alcool à la fête, à l’oubli, au plaisir, au partage et à l’abrogation des barrières établies. L’alcool c’est un peu le Schengen de mes inhibitions : à bas l’entre-soi, vive le libre échange !
Et peu importe si j’ai aussi développé des capacités de distractions, de joies et d’échanges autres qu’en méditant intensément sur la révélation « en fait, on s’regarde jamais proche » qui m’apparait systématiquement quand je ne sens plus mes dents (symptôme ultime d’une alcoolisation certaine) (on a les références qu’on veut bien avoir) (les initiés comprendront).
Je sais très bien faire (la fête ou la rigolade) « sans alcool », mais,
oui,
moi aussi,
quand on me dit que la fête y est plus folle, je pouffe bêtement en haussant les épaules comme si cet avis venait de ma mère et que j’avais 17 ans.

Pourquoi donc les gens qui ne boivent pas d’alcool sont-ils si souvent considérés comme rabat-joie ?

Rabat-joie ou malade (c’est mieux) !
Ou pire : enceinte…

C’était il y a quelques années, du temps où j’étais encore salariée. J’avais pris ma demi-journée. Un rendez-vous médical comme on dit. Pour être honnête : une radio, une échographie, une IRM ou je-ne-sais-plus-quoi pour je-ne-sais-plus-quelle-raison, reste que je me souviens parfaitement d’arriver dans le hall en bas de l’immeuble, de mon bureau, mon enveloppe de clichés sous le bras. J’y retrouve ma cheffe de l’époque, je la salue, et nous entrons dans l’ascenseur pour continuer notre discussion polie en partance vers l’open space qui nous servait alors de lieu de travail. En franchissant la porte battante (et cassée) de l’ascenseur, face au miroir posé là pour agrandir l’espace de moins d’un mètre carré, je me suis vue, moi, à côté de ma cheffe, l’enveloppe notée ÉCHOGRAPHIE en lettres capitales et ma mine fatiguée de la meuf un peu malade depuis quelques jours. Car, oui, comble de malchance, en plus de ces examens pour je-ne-sais-plus-quelle-raison, j’étais, depuis 24 heures, sous antibiotiques.
Le soir-même, la direction organisait un « pot ». Et me voilà donc, hasard comme par hasard, à refuser la coupe de Champagne que l’on me tendait alors.
ÉCHOGRAPHIE, mine blafarde, pas d’alcool… Il n’est pas impossible que ma direction ait guetté suspicieusement mes allers et venues ou ma prise (ou non) de poids pour les quelques semaines suivantes.
« Quelques années » plus tard, ma ligne est toujours aussi svelte (hu-hum).

Au delà de l’anecdote rigolote (où comment faire flipper la direction d’une PME sous staffée où chaque absence se gère en comité de crise), il y a les réactions quand on te tend une coupe :

LA PANIQUE
– Elise, tiens, ton verre.
– Ah, oui, merci… Ah NON ! Pardon. Je ne prends pas d’alcool !
– Ah ? Bon. Euh, Alors. Attends. Euh. Donc euh… On a du jus de fruits ?

L’INQUIÉTUDE
– Elise, tiens, ton verre.
– Ah, oui, merci… Ah NON ! Pardon. Je ne prends pas d’alcool !
– Ah ? Pourquoi ? J’veux dire, d’accord. T’es sûre ?

L’INCOMPRÉHENSION
– Elise, tiens, ton verre.
– Ah, oui, merci… Ah NON ! Pardon. Je ne prends pas d’alcool !
– Ah ? T’es comme ça toi ? Bon bah… Il parait que ça marche aussi hein, après tout, pourquoi pas ?

Il y a quelques semaines, un bar près de chez moi que pourtant j’aime beaucoup, je retrouve un ami, on s’assoit, il me raconte ses péripéties des dernières semaines et, au passage me prévient : « ah oui, j’ai chopé un truc au Laos, du coup je peux pas boire d’alcool là ». Il sourit. Me narre ses expérimentations de bière sans alcool au travers des différents bars parisiens et demande au serveur qui s’approche de nous si, par hasard, ils en ont en réserve. Le serveur pose sur lui un regard de connivence genre « vas-y tu te moques de moi ». Mon ami explicite son propos. Le serveur reprend « ah, oui, je vois, tu suis un traitement ».

Au regard du serveur, j’ai senti qu’on était sauvé : je n’allais pas partager les prochaines heures avec un rabat-joie qui ne boit pas d’alcool.
NON.
Juste un malade.

Voilà, je ne sais pas.
Je pose ça là comme ça et je m’interroge :

Pourquoi donc les gens qui ne boivent pas d’alcool sont-ils si souvent considérés comme rabat-joie ?

xxx

Image : Steph Rev