Quand j’étais petite, je jouais au foot.   
Dans la cour de l’école primaire, après une partie acharnée de chou / pomme pour définir lequel des chefs d’équipes (toujours un garçon car c’est eux qui apportaient le ballon) allaient pouvoir choisir en premier, nous avions instauré une règle : choisir d’abord une fille, puis une garçon, puis une fille, etc. Et j’ai souvent été choisie la première. Je courrais vite et mon amoureux était souvent capitaine.

Trêve de suspens, j’étais nulle.  
Me revient par exemple en mémoire ce jour ou après un petit frottement à quelques mètres des pulls en boule qui nous servaient de poteaux, Julien (ils s’appelaient tous Julien à cette époque) a crié « penalty !!!! ».
Comme ça.
Et si je n’avais alors aucune idée de ce que ça pouvait bien vouloir dire, j’ai bien vu que quelques minutes plus tard, il lui avait suffit de taper fort à juste deux mètres du but pour marquer et se faire porter en héro. Sur le coup ça m’a semblé être le truc le plus simple au monde, générant paradoxalement une reconnaissance des plus extrêmes de la part de tous nos camarades communs. Alors quand, quelques minutes plus tard s’est répété l’exclamation « penalty !!! » j’ai sauté sur l’occasion : « Je veux le tirer ! Moi ! Moi ! ».
Mes coéquipiers étaient circonspects : « T’es sure, Elise ? Vraiment ? ». Le capitaine a tranché (mon amoureux), et j’ai pu le tirer.
J’anticipais déjà les applaudissements et la portée en héroïne soutenus par le regard admiratif de l’amoureux. Je me suis concentrée projetant toute la force que j’allais mettre dans ce coup. Si près du but, au sens propre comme au figuré, j’allais être la star de cette fin de récré.
Bien évidemment ça ne s’est pas passé comme ça. J’ai bien envoyé toute ma force dans mon pied mais j’ai oublié que je ne savais absolument pas viser. Le ballon est parti sur le côté droit, à l’autre bout du terrain. Ce fut la loose ultime !! Mais le plus vexant, quelque part, c’est que tout le mode est passé à autre chose, amoureux compris, en moins d’une seconde comme si cet épisode était prévisible à 10 kilomètres et n’attendait que de se confirmer pour que le match puisse continuer.

Parce que j’étais une fille ? Peut-être. Parce que ce n’était pas mon premier « match » et que mes talents avaient déjà dû faire leurs preuves ? Plus surement. Je courais vite mais je ne savais pas viser (Avec mes pieds comme avec mes mains)  (Ça n’a pas changé) (On m’a même récemment dit que j’étais maladroite : cette affirmation est toujours à l’étude).
Bref j’étais nulle (et a priori pas très au fait de mes propres (in)capacités).
Point.

Depuis mes 10 ans j’ai appris les règles et ses subtilités. J’ai compris pourquoi Julien criait « penalty !!! » en se roulant parterre, j’ai compris pourquoi son copain Nicolas s’évertuait lui à demander le « Hors-Jeu » (ce qui, sur un terrain de 5 mètres par 4 avec 15 gamins au milieu, arrivait relativement souvent), j’ai compris pourquoi après 2 cartons jaunes on ne revenait pas sur le terrain, et enfin j’ai appris à faire abstraction du singulier désaccord de tonalité entre le jaune et vert des canaris (nantaise un jour, nantaise toujours, FCNA forever!).

Je n’ai pas le souvenir, à 10 ans, de m’être dit que le football était un sport de garçon et que je n’y avais pas ma place. Puis grandissant le football et moi avons alors développé une relation distanciée et respectable : je suis nulle, 11 mecs on short qui courent contre (pour ?) des millions d’euros me semble une belle aberration de notre monde, mais je connais le nom du sélectionneur de l’équipe des bleus, je suis déçue quand les bleues perdent au tir au but contre les allemandes, et quand il faut aller boire des coups en terrasse pour cause d’Euro ou de Mondial, je ne suis pas la dernière à me lever quand la France va taper dans les filets de l’équipe adverse.

Reste qu’aujourd’hui le football est considéré comme un sport de garçons et qu’on n’imagine pas tout à fait une nana sur talons de 12 et ongles manucurés expliquer les règles du hors-jeu. Loin de me faire-taire, ce constat aurait plutôt tendance à m’animer doucement quand, les soirs de (grands) match (faut pas déconner, les autres soirs on peut parler d’autre chose), il faut y aller de son commentaire de supportrice de base.
Après tout la mauvaise-foi est loin d’être une compétence uniquement masculine.

« Penalty là ! »

 xxx

Image : Anathea Utley