À quoi bon la colère ?



Nous sommes en octobre 2020 quand le monde progressiste s’apprête à célébrer l’élection à venir de Joe Biden aux États-Unis. Il s’agit de remplacer Donald Trump et d'introduire Kamala Harris dans son rôle de VP. Le second confinement est sur le point de sonner en France… La nomination de Amy Coney Barrett à la Cour Suprême des États-Unis passe comme un détail.

C’est le troisième juge (sur 9) que Trump nomme durant son mandat.

Un détail face auquel quelques voix s’élèvent. Des féministes notamment.

Certaines reprennent à leur compte le costume de la série The Handmaid's Tale. L’image raconte quelque chose. La séquence est visuelle. Caméra, mico, Quotidien en fait un sujet…

Quelques mois plus tôt, en avril de cette même année, le journaliste Corentin Sellin twittait

Nous sommes en 2020, des bruissements se font sentir… La Cour Suprême des États-Unis est en train de changer radicalement de visage. Mais Biden finira par passer, Harris lui dira “We did it Joe!”. Et 2020 s’achèvera ainsi.


3 mai 2022, le média US POLITICO sort un papier en exclu : la Cour Suprême va, dans les prochaines semaines, revenir sur l’arrêt de 1973 Roe vs. Wade constitutionnalisant le droit des femmes à l’avortement. Scandale ! Les médias s’emparent du sujet, les Youtubeuses vulgarisent l’information jusqu'en France. La messe semble dite mais il s’agit d’agir MAINTENANT, avant qu’il ne soit trop tard.

L’information reste incroyable.

Une législative française plus tard, elle sera néanmoins confirmée : “le 24 juin 2022, la Cour annonce qu'elle annule l'arrêt Roe au motif que le droit à l'avortement n'était pas « profondément enraciné dans l'histoire ou la tradition » de la nation américaine ni considéré comme un droit lorsque la clause de procédure régulière a été ratifiée en 1868. Cette décision laisse le libre choix à chaque État de faire sa propre loi sur l'avortement.”

Le 24 juin 2022, une dizaine d’États sur 50 supprimait d’ores et déjà la possibilité pour les femmes d’avorter sur leur sol.

L’histoire est banale : l’histoire d’une tempête qu’on a beau voir arriver, qu’on a beau anticiper, dont certains (ici certaines) alertent depuis plus longtemps encore. Rien à faire. Rien à dire. Les dés sont jetés. L’Histoire s’écrit. Quoi qu’on en dise.

Depuis le 24 juin dernier, je dois l’avouer, tout glisse un peu sur moi.

Féministe convaincue je m’interroge sur le sens de certains combats, de cette colère qui me fatigue parfois plus qu’elle ne m’anime. À quoi bon ?


À quoi bon devoir se justifier de dire autrice alors que “c’est pas beau” ?

À quoi bon tenter jours après jours de déconstruire les stéréotypes alors que “c’est bon, ça va, je t’ai juste demandé si tu pouvais me rendre un service, on n’est pas toujours obligé de rapporter ça à la charge mentale ?”

À quoi bon écouter patiemment (non) les mêmes arguments, toujours les mêmes “il pensait pas à mal”, “ça se voulait gentil”, “il se rend pas compte” quand il suffirait juste que je ne dise plus “mais là, c’est pas tout à fait normal quand-même … que le mec me regarde d’un air soupçonneux quand c’est moi (femme) qui vais tendre la CB pour payer un dej de boulot / que le mec vienne poser sa main sur ma hanche en me faisant la bise alors que je le connais à peine / que le mec me coupe la parole / que le mec s’approprie mon idée / que le mec me parle comme si j’avais 10 ans / que le mec me drague avec lourdeur (souvent en ramenant tout au cul) sur le ton de la blague parce que ça va haha on peut rigoler, joue pas la prude / que le mec …”

Alors qu’il suffirait juste que je me taise…


À quoi bon la colère quand celle-ci, il parait, "dessert la cause”.


Aux États-Unis 55 % des Américains se revendiquaient « pro-choix » en mai dernier selon Gallup. L’opinion générale reste globalement pour le droit des femmes à décider pour elles-mêmes d’avorter ou non.

Et pourtant.

Les dés étaient jetés depuis 2016 et l’élection de Trump. L’Histoire déjà écrite.


En France ? Rien ne semble vouloir ébranler la loi. Celle-ci aurait même tendance à aller dans le bon sens !?

Que le RN soit aujourd’hui la première force d’opposition à l’Assemblée Nationale, qu’en 2018 le Docteur Bertrand de Rochambeau ait été nommé président du Syndicat des gynécologues médicaux et obstétriciens bien qu’il soit ouvertement contre l’avortement et pour la défense de la clause de conscience, que la remise en question de la dite clause pour faciliter l’accès des femmes à l’IVG ait entrainé une levée de bouclier, que le nombre d’établissements pratiquant les IVG soit en baisse depuis une dizaine d’année, que la formation et l’information peinent à suivre les lois … Il s’agit aujourd’hui de “débattre” pour savoir si le droit à l’IVG doit faire son entrée dans la constitution, alors… c’est bien que tout va bien ! Non ?

Pour les moyens, on verra plus tard.


Depuis une dizaine de jours résonne en moi les mots de Gisèle Halimi : “Si on arrête, on est foutu. Car les droits des femmes sont toujours en danger. Soyez donc sur le qui-vive, attentives, combatives ; ne laissez pas passer un geste, un mot, une situation, qui attente à votre dignité. La vôtre et celle de toutes les femmes.”


Mais… “Il suffira d’une crise” disait de Beauvoir.

Celle en cours et à venir s’annonce économique, politique, climatique.

Les signaux faibles sont déjà là. L'Histoire, si j'en crois ce que je vois, dans tous les cas s'écrira.

Alors…

À quoi bon la colère ?


xxx