Apprendre son féminisme


Photo : https://www.instagram.com/pauline.makoveitchoux/

Nous sommes en 2002, j’ai 18 ans, et au bénéfice d’études à plus de 300 kilomètres du domicile familiale, mon premier appart. Un studio au deuxième étage d’une résidence dans un quartier pas vraiment central, pas vraiment étudiant, pas complètement populaire.

À mon étage, je partage mes murs avec la cage d’escalier d’une part et l’appartement d’un couple d’autre part. Je les croise peu. Je n’ai aucune idée de qui ils sont. Ils ont à peine plus que mon âge…

Nous sommes en 2002 et j’ai 18 ans. Tout juste, à peine, je confronte auprès de ma promo (pourtant assez peu éclectique, je dois bien l’admettre aujourd’hui) ma vision du “normal” avec des personnes issues d’autres réalités. Je ne connais du monde que les 4 murs de ma chambre dans la maison parentale et les marches de la FNAC, place du Commerce, où se donnaient nos rendez-vous de lycéens. Mon BAC tout juste en poche, je sais du monde tous mes présupposés en attente de confrontation avec la réalité, 4 heures de train plus loin. Mes premiers pas dans la vie d’étudiante…

Mon souvenir n’est pas très précis sur ce qui s’est passé les nuits précédentes. Peut-être une ou deux portes qui claquent, un mot plus haut qu’un autre ? Rien d’affolant… Rien qui ne vienne perturber mon quotidien.

Une nuit pourtant, il y a eu les cris. Les siens, à lui. Ses larmes, à elle. Ses “arrête !” à elle.

Je suis au fond de mon lit. Il est déjà tard, les bruits me réveillent. Je me fige et m’enfonce dans mon matelas. Je veux disparaître. Je ne veux pas savoir. Je ne veux pas entendre. D’une certaine façon, j’ai peur.

“Arrête”.

Je crois que c’est le seul mot dont je me souvienne. Un mélange d’incompréhension, d'angoisses, comme le désespoir de faire revenir à la raison celui qui renverse les assiettes, veut parler plus fort encore… Taper plus fort. “Arrête”. Elle le répète, encore et encore.

Combien de temps lui a-t-il fallu ce soir-là pour monter au top de la tension, arriver au climax, taper contre le mur, taper contre la porte qu’elle a, de ce que je crois percevoir, réussi à mettre entre eux ? Une éternité… Il est sorti à un moment, passé devant la porte de mon appartement pour descendre via l’escalier. Je crois que mon cœur s’est arrêté. Mon souffle, lui, s’est coupé. Combien de temps est-il parti ? Une milliseconde…

Dans cette relativité temporelle, les étapes ont continué de s’enchaîner : il avait oublié ses clés… De mon lit, toujours, entendre le buzz de l’interphone en boucle dans l’appartement d’à-côté. Elle qui ne répond pas, lui qui insiste… Qui, face à son silence, tambourine fort, plus fort, encore plus fort contre la porte du bas, celle qui donne sur la rue. Le lendemain je constaterais la vitre brisée, seule réminiscence visible de cette nuit d’insomnie.

Les corps cachent mieux les coups que les portes vitrées.

Il a donc fini par remonter. À nouveau il est passé devant ma porte. Cœur arrêté. Souffle coupé. Disparaître. Ne pas entendre. Ne pas savoir.


“Arrête” a-t-elle repris. “Arrête”. Toujours “Arrête”. Combien de temps avant que je n’entende dans le couloir les chuchotements des policiers ? Le temps que les choses se calment… Je me souviens m’être dit “forcément c’est à ce moment là qu’il arrête” en comprenant que près de ma porte s’étaient postée, en attente, l’autorité. Quelqu’un de l’immeuble avait dû les appeler. Moi, j’étais toujours figée.

Ils ont toqué à leur porte. Fermement. D’un coup le silence dans l’appartement. Plus un bruit. Alors les policiers ont insisté : “c’est la police, ouvrez !”. Derrière ma cloison, enfoncée le plus loin possible sous ma couette et dans mon matelas, j’ai entendu : – On nous a appelé pour signaler des bruits de coups. Ça va madame ? – Oui oui, ça va.

“Ça va”.

Quelques aient été les larmes derrière ce “ça va”, il a mis fin à toute intervention possible. Il n’y a pas eu de flagrant délit ce soir-là. Ni de plainte. Mais une porte qui s'est refermée sur une femme face à son conjoint.

Nous sommes en 2002 et j’ai 18 ans.

La domination d’un homme sur une femme au sein d’un couple, la violence dans l’intimité d’un appartement, c’est, pour moi, une fiction télévisée. Un épisode de Melrose Place. J’exagère à peine. On ne parle pas de féminicides, on parle (si on en parle) de crimes passionnels. Les titres comme “un drame conjugal fait deux victimes” (mêlant indifféremment les membres du couple) ou “il menace de la tuer pour des grumeaux dans la pâte à crêpes” illustrent dans la presse ces “simples faits divers” non sans une pointe de second degré car il s’agit d’affaires secondaires. Face à mes présupposés, ses “arrête”, ce soir-là, sont venus se fracasser. J’avais bâti des murs de raisonnement déconnectés. D’un coup la réalité. Aucun second degré. Rien de passionnel. Juste de la violence… Et, ce qu’alors je ne comprends pas : la solitude et l’emprise.

Je dois l’avouer, j’en ai honte aujourd’hui, mais je lui en ai voulu. À elle.

Nous étions en 2002, j’avais 18 ans, et je n’ai rien compris. Pourquoi “ça va” ? Évidemment ça ne va pas ! Ma peur, mon souffle coupé, mon cœur qui s’arrête, et juste “ça va” ? C’était la police, ils étaient là pour ça. Il suffisait d’ajouter une négation dans cette phrase pour que tout s’arrête. Parce que les nuits d’après, c’était peut-être moins fort, mais ça a continué.

L'auteur de violences s’adapte : pas toutes les nuits, mais ça a continué.

Et puis un jour, ils ont déménagé.

Parce qu’alors je n’ai rien compris, aujourd’hui j’aimerais savoir ce qui lui est arrivé. À elle.

Je crois surtout que j’aimerais revenir en arrière, retrouver la Elise de 18 ans, la prendre entre 4 yeux et déconstruire à la vitesse de l’éclair tous ces murs qui font comme des œillères. J’aimerais, qu'aujourd'hui elle raconte une autre histoire : celle de la voisine qui a pris son téléphone pour appeler les flics, dès les premières minutes. Elle savait. Elle avait déjà entendu des bruits étranges, aperçu le regard fuyant, senti que quelque chose n’était pas clair. J’aimerais qu’elle ne parle pas d’elle, mais de cette femme a qui quelques jours plus tard, en la croisant, elle aurait parlé. Doucement. Peut-être même pas une question. Peut-être juste “je suis là”. “Même si là ça va, si à un moment ça va moins bien, je suis là”, ouvrir cette porte des possibles, mettre le pied dans cette porte. J’aimerais qu’elle ne juge pas. J’aimerais qu’elle sache qu’une femme meurt sous les coups de son conjoint tous les 3 jours, que souvent elles ont déjà parlé des coups à la police, et que ça n’a pas forcément changé grand chose. J’aimerais qu’elle tende la main, de la manière la plus compréhensive et bienveillante possible… Qu’elle écoute.

J’aimerais qu’elle ne retienne plus son souffle.

J’avais 18 ans en 2002. Depuis des féministes ont travaillé à la mise en place d’un recensement des féminicides, années après années, fait entrer ce mot dans le vocabulaire médiatique et continuent, encore et encore, à dénoncer tous les dérapages qui pourraient tendre à invisibiliser une violence qui n’arrive pas que dans les séries télévisées. Des livres, des documentaires, des podcasts mettent en avant les mécanismes qui enferment. Des formations ont été crées sur le sujet*. Des articles se font l’écho d’un système de domination qui touche toutes les classes sociales, tous les âges, jusqu’au meurtre parfois. C’est grâce à elles, ces féministes, qu’aujourd’hui je ne suis plus la Elise de 2002. Pas parce que j’ai grandi. Mais parce qu’elles m’ont appris. Et que maintenant je sais qu'il en reste toujours à apprendre.

xxx

*Je partage ici sans les avoir suivies moi-même, mais on m'en a dit du bien.